AVIGNON : « SANTA ESTASI », NON, L’EXTASE N’ETAIT PAS AU RENDEZ-VOUS

Festival d’Avignon – « Santa Estasi – Atridi : Otto Ritratti Di Famiglia » (Sainte-Extase – Les Atrides : Huit portraits de Famille ») mes Antonio Latella – d’après Eschyle, Euripide, Sophocle et Antonio Latella – spectacle en italien surtitré en français – Gymnase du Lycée Mistral – première partie, 8h50 entractes compris, les 19, 22, et 25 juillet à 15h – deuxième partie, 7h40 entractes compris, les 20, 23, 26 juillet à 15h.

Santa Estasi – Atridi : Non, l’extase n’était pas au rendez-vous…

Projet fleuve que celui de cette « Sainte-Extase – Les Atrides » présentant en pas moins de 16h 30 (entractes compris, ouf ; réparties, ouf, sur deux jours) « Huit portraits de famille » (et quelle famille : Les Atrides !) « d’après » Eschyle, Euripide, Sophocle. Quand on écrit « d’après », c’est vraiment « d’après », tant l’écriture des jeunes auteurs sollicités par Antonio Latella – Directeur de la Biennale de théâtre de Venise, tout de même … – s’éloigne des origines au point parfois de faire passer au rang de très pâles figurants les figures mythiques prises en otage par l’impétueuse fougue des impétrants pressés d’en découdre avec eux, au point d’en découdre la trame, d’en complexifier l’essence ou à l’opposé de la réduire à quelques buttes témoins, et, pourquoi pas, de piétiner en toute innocence l’esprit de leurs concepteurs originels qui – étant morts – ont peu de chance de protester.

On vous avouera tout de go, par simple souci déontologique, que l’on a absorbé que la seconde partie de cette « copieuse » proposition… et encore tronquée de son dernier volet, le dessert-surprise de « Chrysothémis » – sœur peu connue d’Électre, d’Iphigénie et d’Oreste – tant la lassitude nous a contraints à jeter l’éponge. Et oui, parfois il faut savoir rendre les armes, dussent-elles être celles acérées de cette démoniaque famille qui s’entredéchire à l’envi depuis la Grèce antique. Même si ce n’est pas de gaieté de chœur (sic) d’avoir eu à déserter ainsi un champ de bataille en ruine.

Tout a commencé chez les Atrides il y a fort longtemps lorsque Tantale – l’un des nombreux fils mortels du libertin Zeus – décida par défi vis-à-vis des Dieux de leur donner à manger son fils. Si lui est condamné sur le champ à son fameux supplice – le supplice de Tantale – sa descendance, elle, est frappée de la malédiction divine qui la poursuivra sans relâche pendant quatre générations. Ainsi, deux descendances plus tard, un fameux déjeuner avec au menu, on s’en souvient, les propres enfants de Thyeste servis à table par Atrée, son frère jumeau, qui les lui fait dévorer à son insu pour se venger qu’Erope, son épouse, l’ait trompé avec lui. L’Histoire n’arrête pas de bégayer.

Depuis l’antiquité les secrets de famille non élucidés projettent leurs rhizomes vénéneux dans les générations suivantes. Ce péché capiteux et pourtant de « mauvais goût », péché de chair au carré qui plus est (relations sexuelles impies doublées de gloutonnerie anthropophage), poursuivra la sainte famille des Atrides jusqu’à ce qu’Oreste ne les délivre de cette malédiction grâce à l’intervention d’Athéna. La déesse de la sagesse interrompit en effet le cycle infernal en faisant juger, pour régicide et matricide, Oreste (l’assassin d’Egisthe, le nouveau roi meurtrier de son père Agamemnon, et Clytemnestre, sa mère nouvelle épouse du roi) sur la colline de l’Aéropage par le premier tribunal criminel d’Athènes.

Dis comme ça, c’est déjà un peu compliqué, on le concède volontiers, mais lorsque Antonio Latella confie cette saga familiale à sept jeunes dramaturges-metteurs en scène différents, laissés libres d’interpréter leurs relations à ces mythiques personnages à l’aune de leur visions personnelles de la famille contemporaine, cela devient ni plus ni moins totalement « gavant », pour parler djeun à l’instar de certaines répliques assénées doctement. Quant aux seize jeunes acteurs, ils se démènent comme de beaux diables pour, entre musique disco et chansons «interprétées » à tue-tête, déclamation antique surjouée, ironie facétieuse, blagounette voulant au second degré moquer d’autres univers (« Qui ne saute pas n’est pas Artémis ! »), vulgarité à connotation sexuelle de « bas niveau » (comme le vacher tirant encordés Oreste et Pylade, et montrant ses fesses en partant) et hystérie criarde (la palme revenant à une Athéna « déchaînée »), faire entendre un « théâtre total » où l’engagement physique participe du rituel proposé apparenté à un marathon. Pas mal non plus dans le genre foutraque les deux Erinyes qui tourmentent l’infortuné Oreste : entre leurs apparences de pongistes puis de basketteuses, on est passé à côté des raisons de leurs rebondissements métamorphiques si ce n’est « l’humour » désopilant du référentiel bondissant incarné par la baballe.

Un monologue d’Oreste, adressé au public, capte cependant notre intérêt. Salle éclairée, il nous regarde droit dans les yeux pour nous inclure dans ses paroles. Il raconte… Les historiens servent à modifier en nous le système géré par nos neurotransmetteurs. La fantasy [genre littéraire contemporain faisant appel à un imaginaire relevant souvent du mythe], c’est le grand poème de l’homme moderne. Nous avons créé le poème épique pour raconter des histoires. Je suis réel parce que vous m’imaginez. Les Erinyes existent parce que je les ai créées. Si vous voulez un peuple intelligent, racontez-lui des histoires.

Certes, nous ne pouvons qu’acquiescer à cette profession de foi énonçant la vertu des mythes dans la construction d’une humanité pérenne. Cependant, si comme le dit Paul Ricœur, dans « De l’interprétation, essai sur Freud », « Le rêve est à la mythologie privée du dormeur, ce que le mythe est au rêve éveillé des peuples », faudrait-il encore pour nous faire rêver que ces mythes, ceux portés en l’occurrence par les figures des Atrides, ne soient pas travestis en fantoches de pacotille. Vouloir révolutionner l’écriture des mythes pour en faire entendre une version inscrite dans notre contemporanéité est en soi une entreprise exaltante, mais le risque encouru est tel qu’il nécessite un talent qui fait ici visiblement défaut. Les applaudissements semblaient plus répondre à ceux d’une gentry qui se délecte de son entre-soi que de la reconnaissance d’un travail de fond. « Le roi est nu », aurait-on eu envie pour un peu de crier, pensant tout haut qu’Antonio Latella, le magnifique directeur du théâtre de la Biennale de Venise, mériterait sur ce coup d’aller se faire rhabiller chez les anciens Grecs.

Yves Kafka

Photo C. Raynaud de Lage

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