AVIGNON : « HAMLET » AU-DELA DES BARREAUX

71e Festival d’Avignon – « Hamlet » d’après William Shakespeare – Centre Pénitentiaire Avignon-Le Pontet, Olivier Py et Enzo Verdet – Maison Jean Vilar – trois représentations : 21 juillet à 15h, 22 juillet à 15h et 18h.

Hamlet au-delà des barreaux

Au début du Théâtre, à l’époque grecque que l’on dit « archaïque », était la tragédie. Invitant les citoyens à se réunir autour de concours dramatiques organisés en l’honneur des Dieux (tout particulièrement de Dionysos, dieu de la vigne et de la fête), elle avait déjà pour fonction de créer du lien – même si dans la cité antique seuls les hommes pouvaient assister aux représentations. Jean Vilar, en créant en 1947 « Une Semaine d’Art en Avignon » avait repris, en l’élargissant à tous, ce désir impérieux d’un art ouvert sur la Cité permettant autour de cet objet fabuleux qu’est le Théâtre de faire se rencontrer hommes et femmes de toutes origines.

Quant à Olivier Py, persuadé lui aussi que le Théâtre est le lieu de rencontre de tous les possibles, il met ses pas dans ceux du créateur du Festival d’Avignon en développant dès 2014 un lien fort avec le centre pénitentiaire d’Avignon-Le Pontet. Sous la forme d’un Atelier de création, animé par lui et son assistant Enzo Verdet, il a ainsi monté avec les détenus « Prométhée enchaîné », « Hamlet » et « Antigone », trois figures emblématiques de la révolte contre l’impuissance. Cette année, point d’orgue de ce travail inclusif en zone d’exclusion, la tragédie phare de Shakespeare élue par les détenus comme le porte-parole de ce qu’ils portent en eux de tragique destin, est donnée dans le prestigieux Festival d’Avignon lors de trois représentations à guichet fermé.

Quand les trompettes du festival font entendre dans la petite salle de la Maison Jean Vilar l’air emblématique composé par Maurice Jarre – celui-là même qui résonne lors de la montée des marches du Palais des Papes donnant accès à la prestigieuse Cour d’Honneur – un réel frisson traverse les spectateurs « privilégiés » (désignés par tirage au sort, vu la jauge réduite) qui se serrent sur les étroits bancs de bois. Parmi eux, prioritaires, des membres de famille de détenus dont un bébé dans les bras de sa mère, voisinent avec un comédien de renom, des spectateurs lambda et une ou deux personnalités (re)connues : un cocktail multi culturel qui n’est pas sans rapport avec la volonté assumée du théâtre élitaire pour tous cher à Antoine Vitez.

Mais les frissons les plus grands sont à venir lorsque neuf hommes, habillés en costume de ville, font leur apparition sur la scène nue où se distingue une simple rangée de chaises alignées contre le rideau de fond d’estrade. Il y a là, qui émane de leur stature d’hommes campés droit sur leurs jambes, bien avant qu’ils ne jouent la tragédie d’« Hamlet » – raison qui « justifie » leur présence sur ce plateau -, quelque chose d’une irrésistible énergie qui d’emblée s’impose à nous. On sent, plus qu’on ne comprend, que ces acteurs « font corps » avec leur rôle. Ainsi, leurs paroles, portées par ces corps en tension, s’annonce-t-elle au plus haut point performative, une parole-acte qui renvoie à l’essence même de ce qu’est le Théâtre pour Olivier Py.

S’emparant avec une avidité féroce (sic) du fulgurant texte shakespearien – réécrit pour l’occasion par le metteur en scène et « éclairé » par des commentaires empruntés à son essai « Mille et une définitions du théâtre » où Hamlet, figure de référence, occupe la place centrale-, les neuf comédiens vont agir la parole torrentielle d’Hamlet (le fils en proie aux affres d’avoir à venger son père), de Claudius (le félon régicide devenu roi à la place de son frère), de Gertrude ( la reine par deux fois), d’Ophélie (l’amoureuse malheureuse), de Polonius (le père d’Ophélie et de Laërte), d’Horatio (l’ami d’Hamlet et de Marcellus), sans oublier celle du spectre du roi mort dont la voix venue des coulisses viendra affoler le plateau. Tous des hommes pour interpréter y compris des rôles de femmes, ce qui n’est aucunement une aberration théâtrale si on s’en réfère aux usages du théâtre élisabéthain, mais qui dans une institution régie par la loi conservatrice du milieu carcéral, ne va pas obligatoirement de soi.

Le prologue – des mots, des mots… l’acteur au-delà des mots apporte une réponse… il se tient droit avec la même soif d’absolu – annonce la tirade d’Hamlet où, voulant démasquer Claudius, il imaginera une mascarade jouée par deux acteurs hilarants… Moi le fils d’un père assassiné, obligé de dévider des mots. Le théâtre est le piège où la folie des rois se prend. Le tout émaillé par une réflexion sur l’acteur qui cabotine, assimilé à un con qui s’ignore.

La réplique de Marcellus – Il y a quelque chose de pourri au Royaume du Danemark – est un condensé de la violence présente qui malmène Hamlet dont le corps trop souffrant aspire lui aussi à pourrir… si ce n’était la société présente qui lui interdit son suicide. On entend bien par-delà la tragédie shakespearienne – To be or not to be. Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s’armer contre une mer de douleur et à l’arrêter par une révolte ? Mourir… dormir rien de plus ;… et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair : c’est là une terminaison qu’on doit souhaiter avec ferveur. Mourir… dormir, dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l’embarras – la question qui percute de plein fouet la situation vécue par les interprètes, traversés eux-mêmes par la violence de la privation de liberté qui contraint à l’impuissance leurs corps incarcérés. Comme Hamlet qui aura bien du mal à réaliser l’acte qui le délivre – quand bien même, crâne en main, il ne lui survivra pas – les détenus ne détiennent plus la clef de leur existence, seul le sommeil ou la mort ouvre les portes de leur enfermement. A moins que, pour exorciser ces sombres horizons d’attente, il n’y ait …

Le Théâtre. Le Théâtre c’est agir quand on ne peut plus agir. Et lorsque l’on est dans une situation complète d’empêchement, pour reprendre la main sur le cours de son destin (pas de destin sans récit), le langage – celui des autres, de Shakespeare en l’occurrence – propulse l’imaginaire vers d’autres dimensions annonçant à leur tour un réel « à-venir ».

Olivier Py réalise là peut-être ce qu’on serait en droit de nommer son « chef-d’œuvre » d’homme de théâtre, au sens où les Compagnons du Tour de France l’entendaient. En effet il offre grandeur nature à ses hommes détenus ce qui fonde son engagement poétique : un plateau, un texte, des liens humains permettant, au-delà de l’évasion par les mots, la réhabilitation en chacun de l’âme que la prison – lieu de « sur-vie » et non de vie – détruit inexorablement autant que les corps qu’elle asservit. Puisse son initiative soutenue par l’autorité judiciaire sans laquelle rien n’aurait pu avoir lieu (Cf. la note placée en tête de programme : « Les représentations de « Hamlet » sont conditionnées aux autorisations délivrées quelques jours avant par l’autorité judiciaire »), puisse ce geste éminemment politique qui entre en résonance avec le texte tutélaire de Michel Foucault, « Surveiller et punir », réveiller les consciences de nos contemporains en opposant un cinglant démenti aux dérives sécuritaires des dirigeants de tous poils dont le projet sociétal se résume à construire toujours plus de prisons au lieu de promouvoir l’art du Théâtre, ouvroir de liberté réelle.

Le salut final de ces hommes dont la liberté est advenue le temps de la représentation (le rideau tombé, ils regagneront leur cellule mais désormais pleins de cette découverte inscrite en eux) a été vécu comme un moment vraiment exceptionnel redonnant à chacun – acteurs et public réunis dans la même émotion, dans le même enthousiasme – le sentiment d’appartenance à une société… humaine, et d’en être grandi. Quant au regard d’Hamlet, un regard grave et solaire d’une intensité à nulle autre pareille, je crois personnellement qu’il n’est pas prêt de me quitter.

Yves Kafka

Photos Audrey Scotto pour INFERNO

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