BIENNALE DE VENISE : DES DEMONS ET DES ANGES…

Venise, envoyé spécial.
57e BIENNALE de VENISE – 13 mai – 26 novembre 2017.

Des démons et des anges.

En pleine biennale d’art contemporain, Venise regorge de lieux d’expositions éphémères ou durables mais qui donnent à cette ville déjà fascinante une dimension de Galerie à ciel ouvert impressionnante…

Pour commencer, en voulant se rendre à la célèbre Collection de Peggy Guggenheim de Venise qui met à l’honneur cette année Mark Tobey et Rita Kernn-Larsen, on tombe sur le Palazzo Contarini – Polignac qui dispose d’une salle en brique rouge si caractéristique et qui a eu la bonne idée d’exposer avec Le lien des mondes les œuvres de la sculptrice française Claudine Drai qui s’est associée la complicité du couturier Hubert Barrère, du critique Olivier Kaeppelin et du chef Guy Martin, excusez du peu !

Ainsi, on entre dans une grande pièce, vaste carré de briques apparentes où des traces d’un liant blanc poussiéreux sied bien aux œuvres de Claudine Drai, cette fée aux mains d’or. Outre les habituelles sculptures de papier de soie pas plus grande qu’une main, toutes disposées soit à la verticale soit à l’horizontal, Claudine Drai a fini par arracher les ailes de ces anges qui l’accompagnent. Dans un grand geste de pliage, rabattage et repliage, elle accroche au mur cette accumulation de signes angéliques, à moins que ce ne soit autant d’âmes froissées que l’artiste accroche ainsi tout autour du quadrilatère… De ces sculptures de papier, pour ces ailes, elle a gardé les pointes, ces piquants qu’elle roule savamment pour donner à ces fragiles installations autant de défenses qu’il faut pour les protéger du mauvais œil. Comme un pendant aux créations du styliste Hubert Barrère, en réponse à une robe blanche posée sur mannequin, Claudine Drai n’hésite pas à jouer elle aussi à la modiste avec une longue feuille de papier de soie… Vaste tulipes repliées, long bras pointus posés sur une corole toute simple, lisse, immaculée, prodige blanc sorti d’un comte… Pour agrémenter le tout en donnant à la fois tout son sens et l’origine de ce monde nécessairement en lien avec la vie, sont exposés ces figurines de papier, une à une assemblées, soit dans un aplat sous verre sur quatre pieds solides, sorte de foule en mouvement, immense chorégraphie d’un seul geste annonçant une transhumance certaine et salvatrice, soit toutes disséminées sur un mur comme le fruit d’une grande ruche ou au milieu pour protéger la reine, toutes les ouvrières courent et s’afférent à leur labeur… c’est somptueux et fragile. C’est immensément poétique. Quelque chose du tumulte du monde post-hiroshima s’installe ici. Sublime, forcément sublime aurait dit la poète, mais pas que…

Un peu plus loin, contre un canal rempli de gondoles et plus surement de bateaux à moteur japonais, se trouve le Palais de Peggy Guhhenheim. A chaque fois qu’on en passe le seuil, nous saisit cette idée qu’elle y a vécu entourée de toiles de maîtres, à l’époque sans le sou ; endroit qui perpétue cette image glamour pro-américaine de Venise la lacustre ville aux milles canaux…

Outre donc la collection permanente, lors des biennales d’art contemporain, le Musée se fend d’une exposition et pour cette 57ème Biennale – tout de même ! – c’est Mark Tobey qui a les honneurs de cette prestigieuse collection privée et c’est tant mieux car son œuvre pour abstraite qu’elle soit, ne manque pas de force… Sa formation en calligraphie chinoise sert une œuvre faite de points, de signes et de traits qui, entremêlés en couleur ou en noir et blanc, permet rapidement de s’évader de la forme pour ne se concentrer sur ce vaste reflet du monde. On pense parfois à Paul Klee, bien sur à Pollock dont il fut très proche, et parfois à Kandinsky… Ressourçant de redécouvrir cette étoile filante, titre de la rétrospective vénitienne…

Dans le même endroit, inaugurant deux nouvelles salles d’expositions du musée et donc plus confidentielle, une étude inédite consacrée à l’art surréaliste par Rita Kernn-Larsen, une célèbre peintre danoise à laquelle Peggy Guggenheim a consacré une exposition dans sa galerie de Londres en 1938. C’est la première présentation des ces travaux depuis cette exposition. Un petit tour dans le passé bien venu pour prendre conscience, s’il en était besoin, de l’importance du mouvement surréaliste dans le monde…

Si on pousse jusqu’au bout de la rue San Marco près du Grand Canal, on trouve là aussi un espace incroyable de la Fondation Marcello qui expose les œuvres du peintre espagno-philippin Fernando Zobel qui mélange peinture asiatiques et occidentales. Cette rétrospective permet de montrer la progression formelle de l’artiste dans sa maîtrise et son contrôle de tout le processus. Vivant dans les années 1960, il a tissé des liens étroits avec des artistes liés à l’école de la peinture abstraite espagnole. Né à Manille, aux Philippines, étudiant à Harvard, il était un artiste central dans la création artistique aux Philippines dans les années 1950. Les œuvres qu’il a achetées aux artistes philippins constituent le fond du Musée de la collection de l’Université Ateneo de Manille, premier Musée de l’art moderne philippin créé en 1967 puis le Musée Ayala, toujours aux Philippines et qui reste une référence dans sa façon de faire connaître l’art moderne aux Phlippins. Zobel a aussi fondé le Museo del Arte Abstracto Español à Cuenca, en 1966. La série Saetas présentée ici marque le début du chemin qui conduira l’artiste à ses œuvres abstraites. Les longues lignes fines dans les peintures calligraphiques sont exécutées et commandées à l’aide d’une seringue médicale. Saeta signifie flèche ou fléchettes ou un chant sacré flamenco. Zobel aimait rappeler que cette série a été suggérée par une série de rencontres et d’expériences avec la luminosité des œuvres de Mark Rothko et les coulures de Jackson Pollock – on n’en sort pas ! – Il parle aussi volontiers pour cette série de la calligraphie chinoise et du jardin Zen de Ryoan-ji à Kyoto. Au cours des années suivantes, le chantournage des compositions Saeta évolue vers la série Negra. Dans ces peintures noires et blanches, on pense à Hans Hartung sans oublier le bouddhisme zen dont Zobel est adpète. Dans cette galerie, on y voit des peintures, des sculptures, des objets, des textes et de la musique qui agissent ici comme un dialogue entre la pratique artistique et l’expression contemporaine.

Bien sûr, la Biennale réserve beaucoup de surprises ou de déceptions. C’est un peu le cas avec le Pavillon Français imaginé par Xavier Veilhan qui n’apporte pas autant que le laissait espérer les différentes communications sur le projet et tant qu’à voir un monde, autant aller à la Punta della Dogana et au Palazzo Grassi, lieux dits de la collection Pinault, qui a vu les choses en GRAND, que dis-je, en géant avec Treasure from wreck of the unbelievable du touche à tout provocateur Damien Hirst, affilié au mouvement de la Young Bristish Artists.

Pour arriver à ses fins, Damien Hirst a travaillé dix ans pour inventer cette mythologie du vaisseau antique ‘Unbelievable’ (Apistos en grec koinè), de son naufrage et de la découverte de sa précieuse cargaison : l’impressionnante collection de Aulus Calidius Amotan, un esclave affranchi, plus connu sous le nom de Cif Amotan II, destinée à un temple dédié au soleil. Après sa première exposition personnelle en 1991 (In and Out of Love), ses cadavres d’animaux parfois coupées en deux, laissant apparaître les organes après avoir été plongés dans du formol et être exposées dans des aquariums ; autant de sculptures qui avec la putréfaction sont appelées à disparaître (The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living (1991), l’emblématique requin et For the Love of God (2007), moulage en platine d’un crâne serti de 8,601 diamants parfaits, Damien Hirst poursuit son travail sur les croyances contemporaines. Il prend plaisir à interroger les incertitudes qui se trouvent au coeur de l’expérience humaine.

Avec « Treasures from the Wreck of the Unbelievable », première exposition majeure qui lui est consacrée en Italie depuis la rétrospective de 2004 à Naples – c’est d’ailleurs la première fois que la Collection Pinault confie à un seul artiste ses deux espaces vénitiens, Palazzo Grassi et Punta della Dogana, offrant ainsi une surface d’exposition de plus de 5 000 m2. Et c’est ce qu’il faut pour exposer toute cette cargaison où le va-et-vient entre le réel et la fiction ne cessent de transporter le visiteur dans un monde où tantôt il croit que cette tête de Gorgone a pu appartenir à un riche trésor retrouvé, tantôt les coraux savamment posés sur une cariatide au sexe d’homme où ce Mickey ou ce Pluto eux aussi pleins de mousse antique font sourire et démystifient toute l’histoire. Force films voyant les pièces plongées dans l’eau de mer, de l’or retrouvé au fond, autant de mystères proposés au regard qui réjouissent le visiteur qui n’en demandait pas tant… Evidement, le clou de l’exposition reste cette sculpture « Demon with bowl (exhibition enlargement) » qui ajoute encore à l’interrogation : mais comment a t’on fait pour faire rentrer cette sculpture qui touche la verrière de l’imposant Palazzo Grassi… un mystère que l’on doit aussi à Damien Hirst…

Emmanuel Serafini

Damien Hirst – Treasure from wreck of the unbelievable – Palazzo Grassi Venise – copyright the artist

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